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Introduction
Que seront les cités de demain ? Les films de science-fiction nous montrent de
grandes
avenues aseptisées, des banlieues décadentes, une police omniprésente et invisible, les
meilleurs ou les pires lendemains. Pour décrire une société future, il suffit de
décrire une
ville. Son organisation résume l'état social et économique, son urbanisme mesure
le
contrôle qu'exerce l'Etat en même temps qu'il donne un aperçu de l'esthétique de
l'époque. A quoi ressemble donc cette cité qui témoigne du futur qui nous attend?
Quels
en sont les archétypes ?
1ère partie: Organisation
Structures communes avec les cités d'aujourd'hui
Les villes futuristes telles que nous pouvons les voir dans les films de science-fiction
sont le plus souvent construites autour d'un concept bien précis. La ville
imaginée par le
réalisateur - architecte témoigne par son organisation, son urbanisme et le mode de vie
de
ses habitants d'une évolution de notre société. Ceci explique que d'une manière
générale ces villes, étant avant tout l'illustration d'une idée, ne ressemblent que de
trés
loin aux cités réelles. Néanmoins certains aspects de leur structure rappellent
parfois les
villes d'aujourd'hui.
Les cités que nous connaissons sont divisées en quartiers: quartiers riches et pauvres,
commerçants ou d'affaires. Dans la plupart des villes européennes les quartiers
d'affaires ne sont pas séparés des quartiers d'habitations. A l'opposé, dans
beaucoup de
villes américaines, on assiste tous les matins aux flux des personnes résidant en
banlieue qui vont travailler "downtown" au coeur de la cité. Ce type
d'organisation se
retrouve dans Brazil (Gilliam, 1985) et 1984 (Anderson, 1956) (Les quartiers
résidentiels sont séparés des ministères où la plupart des personnes travaillent) et
dans Soylent Green (Fleischer, 1973) (les quartiers riches et les quartiers
pauvres).
Ville haute et ville basse
La division horizontale entre quartiers riches et quartiers pauvres dans la ville du
présent
apparaît souvent sous la forme d'une division sociale verticale dans la ville futuriste.
Cette opposition ville haute / ville basse se retrouve dans un grand nombre de films
incluant Metropolis (Lang, 1927), Blade Runner (Scott, 1982), Demolition
Man (Brambilla, 1993), Total Recall Verhoeven, 1990) : en haut les riches et
les maîtres de la cité, en bas les pauvres et les esclaves.
Dans Metropolis, les jardins où les fils des maîtres jouent, sont tout en haut de
la ville
alors que la cité des travailleurs est profondément enfuie. Cela parait aller de soi,
tant
nous avons coutume de lier la domination sociale à la position élevée. Dans Blade
Runner, une gigantesque pyramide Aztèque domine la cité : c'est la demeure
de Tyrell, l'homme le plus important de la ville. A l'opposé, en bas, une faune
cosmopolite vit dans le bruit et la saleté. Dans Demolition Man, la Résistance se
cache sous terre et espionne avec des périscopes ce qui se passe en haut. On retrouve
dans Metropolis, Blade Runner et Total Recall, le même plan
symbolique du pouvoir du maître sur ses esclaves: un panorama spectaculaire que le tyran
a par la fenêtre de son bureau. La cité hypertrophiée du Cinquième élément
(Besson, 1997) est également organisée verticalement : les embouteillages ont lieu dans
les hauteurs et le bas de la ville semble désert. Mais la division sociale est moins
nette que dans les films précédents.

La périphérie, "l 'ailleurs"
A la périphérie on trouve généralement les exclus, ceux qui rejettent le système ou
que le système rejette. Ces exclus sont les prolétaires de 1984 ou les
habitants de la "Coquille" dans THX 1138 (Lucas, 1971). A la
différence des résistants souterrains de Demolition Man et de Metropolis,
ces exclus n'entament pas une lutte directe contre le système. Ils ne représentent
pas moins l'espoir d'une éventuelle fuite vers un "ailleurs". Dans THX 1138,
cet ailleurs, que l'on découvre dans le dernier plan du film, c'est peut-être notre
monde dévasté par quelque cataclysme, guerre nucléaire ou pollution généralisée (les
habitants de la "Coquille" semblent avoir été victimes de mutations
génétiques). Un ailleurs auquel le héros ne survivra éventuellement pas. Dans 1984,
la campagne qui entoure Londres est une zone prolétaire interdite. Mais l'endroit bien
que dangereux, est très agréable. C'est là où Julia et Winston font pour la première
fois l'amour.
La cité-prison, un monde clos.
D'une façon
générale la cité est un univers en elle-même. C'est un monde clos duquel il
est difficile de fuir: faux espoirs dans Brazil, fins ouvertes dans Blade Runner
(Director's Cut) et THX1138, fuite in extremis dans Alphaville (Godard,
1965). Dans Escape From New York (Carpenter, 1981), la ville de New York est
désormais un immense pénitencier dans lequel on isole les criminels. Dans Judge
Dredd, les murailles qui entourent la cité servent à la fois de protection et de
clôture. Les villes de THX 1138, Brazil et 1984 peuvent aussi être
considérées comme des cités-prisons. La manière dont George Lucas filme les
premières scènes de THX 1138 insiste sur cette impression de huis clos: abondance
de gros plans et de plans rapprochés; murs lisses et nus dans les cellules individuelles;
couloirs aseptisés qui trouveraient bien leur place dans un hôpital. Seuls les écrans
à consoles multiples nous rappellent que des images cheminent sinon des individus.
Une cité sans pôles
Les cités-prisons se caractérisent surtout par leur absences de pôles. Tous les
lieux se
ressemblent. En particulier, le pouvoir n'est pas localisé à un point précis de
la cité (à
l'opposée des villes de Blade Runner, Metropolis, Demolition Man et Total
Recall). On ne
sait pas où vivent les maîtres, on peut même se demander s'ils existent. La
bureaucratie
dans Brazil et 1984 autoadministre la vie de la ville; les ministères
semblent se cantonner
à des taches d'exécution; la machine sociale a été programmée une fois pour toute et
toute révolte est à peu près impossible. Dans THX 1138, la prison où est
envoyé THX
après avoir été arrêté pour avoir fait l'amour avec SEN, se différencie des autres
cellules
de la ville souterraine. Etre en prison dans un univers qui est déjà carcéral
cela ne peut
vouloir dire être enfermé entre quatre murs. La prison est un espace sans murs, sans
limites, où il n'existe plus aucun repère spatial : être en prison c'est être nulle
part.
2ème partie: Urbanisme
Evolution de l'urbanisme futuriste de 1926 à nos jours
En 1926, les quelques plans qui nous donnent à voir la cité de Metropolis ne sont
qu'une
transposition un peu futuriste du New York de l'époque qui est alors à peu près la
seule
ville au monde à avoir effectué sa croissance en hauteur. Les formes
architecturales
(pyramides, tours, fenêtres multiples) même si elles ne témoignent pas d'une bonne
information en matière d'architecture (à l'époque) montrent un désir de proposer une
ville
future oppressante certes, mais esthétique et non uniforme.
La tendance s'inverse à partir des années 60 : les films proposent une vision beaucoup
plus pessimiste de l'urbanisme futur. Dans son film Playtime (1967), Jacques
Tati imagine un Paris envahie par des immeubles blancs et noirs tous identiques.
Beaucoup de films
(1984, Brazil, Soylent Green, Blade Runner, Escape from New
York) insistent surtout sur
l'aspect décadent de la ville futuriste. On imagine derrière les ruines qui nous
sont
données à voir, des immeubles qui furent un jour prestigieux : un futur vieux en quelque
sorte...
Des films les plus récents comme Demolition Man proposent un urbanisme plus proche
de celui que nous voyons se profiler de nos jours. Routes dégagées, pelouses,
fontaines, grands halls de marbres, San Angeles la ville de Demolition Man
ressemble à
un grand centre commercial américain. Les espaces verts absents dans Blade
Runner,
Escape from New York, Alphaville, Playtime, Soylent Green,
écartés à la périphérie dans
1984 et Brazil, réduits à quelques arbres qui jouent ici le rôle d'objet
de luxe et qu'on
entretient pour le plaisir des fils des maîtres dans Metropolis (les maîtres
eux-mêmes
n'ont ni le temps, ni l'envie d'en profiter), réapparaissent dans le paysage urbain de
Demolition Man.
Le brassage des cultures
Même si beaucoup de films proposent une anticipation de l'urbanisme d'une seule
culture, en général le modèle américain (les gratte-ciel dans Metropolis et Just
Imagine (Butler, 1930), le centre commercial dans Demolition Man), d'autres
comme Blade Runner imaginent un futur où les différentes cultures du monde se
brassent. La ville s'appelle Los Angeles mais ressemble beaucoup à New York, Hong Kong ou
Tokyo. Dans les foules se
croisent des marchands orientaux, des punks, des moines. Le langage de la ville est
lui-même un mélange de Japonais, d'Espagnol et d'Allemand.

Ce melting pot de cultures se retrouve aussi dans l'urbanisme. La ville ressemble à
un
grand Chinatown : sur les murs de la cité on trouve de grands panneaux publicitaires où
alternent le visage charmant d'une chinoise et une publicité pour Coca-Cola. Les
dragons de la mythologie chinoise apparaissent sur les enseignes en néon des
restaurants. Les colonnes grecques et romaines côtoient des vestiges des cultures
égyptienne et maya. La cité du Cinquième élément propose elle aussi un
mélange
culturel étonnant, dont l'esthétisme n'est pas sans rappeler le film de Ridley Scott.
Modernité et vestiges du passé peuvent être symbolisés par le dirigeable de ce vendeur
de nourriture chinoise qui vient proposer ses services aux fenêtres des immeubles de la
ville.
3ème partie: Archétypes
Les édifices-symboles de Metropolis
La maison de Rotwang
Metropolis est la ville symbolique par excellence. A côté de ses tours
gigantesques, la
ville dispose d'édifices-symboles qui mélangent les valeurs du passé au modernisme.
La
maison de Rotwang par exemple, parfaitement étrangère au tissu urbain, semble
directement sortie d'une vieille légende germanique, ce qui contraste avec l'idéologie
scientiste à laquelle se rattache l'architecture dominante de la ville. Elle
communique
avec les catacombes où les esclaves écoutent prêcher Maria. Elle est aussi la
maison-piège qui retient prisonnier, grâce à des dispositifs sophistiqués ceux qui
s'aventurent à franchir sa porte. Elle est enfin l'un des rares endroits dans le
film où
maîtres et esclaves se rencontrent, les deux autres étant l'usine et la cathédrale lors
de
la grande réconciliation.
La cathédrale
L'autre édifice-symbole est la cathédrale. Sa facture architecturale la situe
résolument
dans le passé alors que, juste quelques années plus tard, on verra apparaître certains
édifices religieux qui adapteront les formes de l'architecture moderne. En
parallèle de
l'opposition verticale qui sépare les classes sociales dans Metropolis, il existe
donc une
opposition horizontale qui sépare le pouvoir technique et économique (les tours) du
pouvoir spirituel (la maison de Rotwang, la cathédrale).
L'usine, centre de la cité.
L'usine, telle qu'on la découvre au travers des yeux de Freder, est explicitement
comparée au Moloch, la divinité biblique qui dévore infatigablement les victimes qu'on
lui
envoie en sacrifice. L'usine peut être considérée comme le centre de la cité,
l'organe
vital, le point nodal de la circulation. Le domaine aérien communique avec les véhicules
volants, le domaine souterrain par les catacombes. Mais les ascenseurs permettent de
passer de l'usine aux jardins, de l'usine à la cité des travailleurs. En marge de ce
réseau structuré et institutionnel il existe d'autres passages (la maison de Rotwang,
l'escalier qu'emprunte Freder) liés au partage horizontal, qui sont créateurs de
troubles et
de désordres.

La ville cybernétique de THX 1138.
Une topologie artificielle
Il est impossible de repérer dans la ville de THX 1138, les édifices-symboles qui
ponctuaient la cité de Metropolis. Si on fait abstraction des quelques
éléments
topographiques qui sont révélés dans la fuite finale (le sanctuaire, la
"Coquille", les
échangeurs routiers), la ville semble construite autour d'une topologie artificielle
basée
essentiellement sur le fait que la circulation des personnes a été remplacée par la
circulation des messages. Dans cette conception non spatiale de la ville, que l'on
retrouve dans une certaine mesure dans 1984, le centre ville n'est plus un lieu
mais une
fonction : c'est le cerveau qui commande et régule les messages.
A la recherche d'un centre.
Il est impossible de savoir où siège le centre de la ville de THX 1138. Les voix
diffusées
par les haut-parleurs viennent d'un studio d'émission, les images du Christ
accompagnées de paroles stéréotypées (notons que l'on retrouve le même genre de
cabines servant à la confession dans Demolition Man) proviennent d'un centre
religieux,
découvert par hasard par l'un des personnages, mais qui n'a en aucun cas la valeur
symbolique de la cathédrale de Metropolis. L'autorité centrale pourrait tout
aussi bien
siéger dans une autre ville, une autre planète, un autre temps (les enregistrements
étant
le fait d'hommes morts depuis longtemps).
Vers une ville sans conflits.
Comme dans 1984, la ville assimilée ici à une machine préprogrammée et que l'on
pourrait donc qualifier de cybernétique, cesse d'être un lieu de conflits. La division
entre
classes que Metropolis conservait se réduit dans THX 1138 à
l'asservissement de
l'ensemble de la population par la ville-machine.
D'un archétype à l'autre : une évolution parallèle à celle de l'urbanisme
A 45 ans d'intervalle, nous sommes donc passés d'une ville à espace structuré
(haut/bas) à une ville sans structure spatiale, d'une bipartition des classes sociales à
une théorie générale de la domination, d'un tissu urbain ponctué d'édifices
symboliques
à un tissu urbain indifférencié. Les deux villes n'ont gardé qu'un point commun
:
l'isolement absolu. Dans les deux cas, le film propose une critique des théorie
urbanistes
de l'époque. En 1926, les villes d'Amérique sont en pleine croissance, le
Corbusier est
déjà célèbre à l'Est comme à l'Ouest. Metropolis anticipe les vues de
la Charte
d'Athènes de 1943. En 1971, on nous promet le règne des ordinateurs et la
prépondérance des medias. THX 1138 est une critique adaptée aux nouveaux
rêves des
urbanistes.
Alphaville: une ville intermédiaire.
Entre Metropolis et THX 1138, on rencontre en 1965, Alphaville de
Jean-Luc Godard qui
présente une ville avec une structure intermédiaire. On y trouve les couloirs
aseptisés de
THX 1138, les bâtiments aux fenêtres multiples à la manière de Metropolis,
un espace
urbain vaguement repérable (les quartiers du centre) et une machine centrale
(l'ordinateur Alpha 60) qui gouverne la ville. Le professeur Von Braun fait la
transition
entre Rotwang et les savants anonymes de THX 1138. C'est déjà une ville
cybernétique
mais avec des vestiges de la topologie d'antan.
Conclusion: tentative de classification.
La plupart des villes futuristes que nous pouvons rencontrer dans les films des
science-fiction s'apparentent soit au modèle de la ville structurée de Metropolis,
soit à
celui la ville cybernétique de THX 1138. Parfois elles combinent les deux comme la
cité
d'Alphaville.
Source du texte original : http://www.captage.com/kaplan/Ville/index.html
Vous pouvez contacter l'auteur de ce texte, Frédéric Kaplan, ici : kaplan@captage.com
© Frédéric Kaplan, 1999.
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