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Sombré dans l'oubli : l'histoire de l'Empress Of Ireland Le 29 mai 1914 à 3:10 du matin, heure de Montréal, la station télégraphique de Pointe-au-Père émet une dépêche saisissante : le paquebot Empress of Ireland, propriété de la compagnie Canadian Pacific et parti de Québec la veille en direction de Liverpool, sombre suite à une collision avec un autre navire. Labordage a eu lieu à lest de Rimouski. Un autre bulletin précise que deux navires du gouvernement, le Lady Evelyn et lEureka, se dirigent à toute vapeur vers la zone du naufrage.A 3:45 du matin, lopérateur en chef de la station de Pointe-au-Père transmet que les premières lueurs du jour lui permettent de distinguer à lhorizon plusieurs chaloupes de sauvetage entourant lEureka. Nulle trace de lEmpress of Ireland ou de lautre navire. À 5:30 un autre rapport établit le nombre de victimes à 800; quelques heures plus tard le bilan salourdit. À 8:00, la compagnie de télégraphie Marconi annonce que le dernier message de lEmpress fut reçu un peu avant deux heures du matin. Il sagissait dun signal de détresse. Dans certains milieux la nouvelle du naufrage est reçue avec scepticisme; lEmpress of Ireland ne compte-t-il pas parmi les navires les plus fiables à naviguer sur le fleuve St-Laurent et sur lAtlantique Nord? Mais au fur et à mesure que se précisent les événements lincrédulité fait place à lhorreur et à la consternation générale. Des deux côtés de lAtlantique, les bureaux du Canadian Pacific sont rapidement assiégés et débute alors pour plusieurs une longue et éprouvante attente. Au Canada les quotidiens font paraître des éditions supplémentaires où sont publiées les premières listes partielles des survivants. Une rumeur circule dès 11:00 du matin à leffet que tous les passagers et membres déquipage seraient miraculeusement sains et saufs. Mais à 14:30 tous les vagues espoirs entretenus jusquici sévanouissent lors de la déclaration très attendue de Sir Thomas Shaughnessy, président du Canadian Pacific. Malheureusement les premiers bilans se rapprochent de la triste vérité.
Sir Thomas Shaughnessy, président du Canadian Pacific Après quelques jours les chiffres exacts du désastre sont révélés : sur 1477 personnes à bord 1012 ont péri, soit 840 passagers et 172 membres déquipage. Lopinion publique est en émoi. Pourquoi un si grand vaisseau nest-il pas resté plus longtemps à flot? Comment expliquer une tragédie aussi fulgurante? Bien sûr le drame du Titanic survenu deux ans plus tôt revient en mémoire. Le naufrage de lEmpress of Ireland assombrissait à son tour la glorieuse époque des luxueux navires transatlantiques.
Depuis la redécouverte de l'Empress, de nombreux vestiges furent arrachés des eaux. Les plongeurs se livrant à cette récolte ont été pendant plusieurs années affranchis de toutes contraintes légales dans la mesure où, depuis le naufrage du bâtiment, personne n'en revendique la propriété, ni le Canadian Pacific, ni même les assureurs. L'inventaire des découvertes des plongeurs devait être connu du Receveur Général des Épaves et ceux-ci pouvaient ensuite disposer librement de leurs trouvailles. La plupart de celles-ci sont aujourd'hui exposées au Musée Maritime Bernier de l'Islet-sur-Mer et au Musée de la Mer de Pointe-au-Père. Ce dernier musée fut fondé en 1980 par des plongeurs désireux de faire connaître au public lhistoire de lEmpress. On y retrouve plusieurs instruments de navigation, mais aussi bon nombre d'objets personnels, menues traces de la vie quotidienne des passagers. Certaines pièces se révèlent à l'occasion plutôt inusitées comme ce bois d'élan d'Amérique, trophée de chasse de Sir Henry Seton-Karr. Cependant, quelques vestiges connurent un triste sort: parmi les plus imposants hissés à la surface figure l'une des hélices, récupérée en 1968. Elle fut vendue à la ferraille pour la somme de 5000$. En 1993, une équipe de sauveteurs prélève de l'épave environ 1500 mètres de planches de teck fort bien conservées. Le promoteur du projet en fait ensuite le commerce.
Si l'on considère que l'Empress est une sépulture, un tel démantèlement ne va pas sans soulever d'énergiques protestations et susciter une vive controverse. Toute aussi litigieuse demeure la question d'une fouille systématique exempte de toute règlementation, problème qui même une fois résolu en cache un autre: la conservation est-elle une caution suffisante à une activité que plusieurs jugent profanatrice? Pressé par des groupes soucieux de protéger l'épave de pillages éventuels, le gouvernement du Québec intervient finalement en 1998: l'Empress gagne enfin une reconnaissance culturelle et devient en principe un site inviolable. L'épave de l'Empress exerce une fascination peu commune sur les plongeurs qui en explorent les vestiges. Chaque année, entre 500 et 1000 plongées ont lieu sur le site. L'Empress of Ireland connut l'une de ces fréquentes iniquités de l'histoire qui ne lui conféra qu'un statut fort modeste. Le souvenir de sa glorieuse carrière et de sa tragique destinée s'estompa peu à peu et si la découverte de l'épave suscita l'engouement de certains plongeurs, celui-ci trouva un bien faible écho auprès du public en général. Pour la vaste majorité l'Empress demeure encore aujourd'hui un navire totalement inconnu. Évoquer sa mémoire permet de préserver celle de toutes ses personnes qui ont péri dans ses flancs. Captif des profondeurs condamné à une lente et inéluctable dégradation, l'Empress of Ireland peut à tout le moins être sauvé de l'oubli. Texte © Alain Vézina et Merlin Films. Liens externes
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